2009
  

2009

 

Le but de cette recherche est de continuer les fouilles de la villa romaine d’Aiano-Torraccia di Chiusi et l’étude de son matériel archéologique (60.000 tessons de céramique exhumés au cours des campagnes 2007 et 2008 : sigillée africaine, vernis noir, céramique « grossière », spatheia, lampes, etc.), afin de mieux connaître le territoire toscan et la vie en contexte rural depuis la romanisation de la région jusqu’au haut Moyen-Age.

Le projet prévoit :

·         Au niveau topographique, l’étude du réseau routier et des cours d’eau sur le plan micro-régional, dans le contexte de la vallée du torrent Foci où s’élève la villa.

·         Au niveau toponymique, une recherche sur la nature et l’origine des toponymes locaux, dérivés de nomina et cognomina latins, tels qu’Aiano/Aeanus et Foci/Fuscus.

·         La poursuite de la fouille archéologique afin de déterminer l’étendue réelle de la villa et de comprendre l’articulation et la syntaxe spatiale des deux quartiers identifiés, l’un à fonction d’otium et l’autre à caractère productif.

·         L’étude du mobilier (surtout les céramiques et métaux) pour définir la durée de vie de la villa et sa nature (habitat et/ou structure productive).

·         La formulation d’une réponse à la question de la continuité de vie entre les phases étrusque, romaine (du Ier s. av. J.-C. à l’Antiquité tardive) et du Haut Moyen-âge (jusqu’au début du VIIIème s. ap. J.-C.). Cette question est fondamentale, surtout dans le cadre de la recherche en Étrurie. Des tessons de bucchero et surtout de céramique à vernis noir exhumés sur le site indiquent que ce dernier était déjà occupé à l’époque étrusque (phase hellénistique). L’objectif est de comprendre la nature de cet établissement qui semble évoluer à travers les âges, contrairement au schéma interprétatif historico-archéologique de la région, qui montre une rupture culturelle entre les mondes étrusque et romain après la Guerre Sociale et la déduction de colonies en Étrurie par Sylla (début du Ier s. av. J.-C.).

Contexte :

La villa romaine d’Aiano-Torraccia di Chiusi se situe à la frontière des territoires des communes de San Gimignano, Sienne et Volterra (province de Sienne). Le site a été identifié par des archéologues amateurs locaux après la seconde guerre mondiale. Depuis 2005, il fait l’objet de recherches scientifiques dirigées par l’UCL. Les quatre premières campagnes de fouilles ont mis au jour une quantité exceptionnelle de structures et de matériel archéologique.

Les trois séries de campagnes géophysiques (géoradar, géoélectrique et géomagnétique) de prospection du sous-sol ont permis d’évaluer la surface de la villa à un hectare. Au cours des quatre campagnes de fouilles dirigées par l’UCL (2005-2008), une aire de 1000 m2 a été systématiquement enquêtée, soit un dixième de la superficie totale du site. Les résultats de ces recherches sont positifs. Une douzaine de salles ont en effet été identifiées dans la villa, grâce à leur extraordinaire état conservation dans le sol (en hauteur, les murs atteignent souvent 1,50 m). Par ailleurs, les 90 caisses de céramique et les 30 caisses de matériels archéologiques (déchets de fabrication de plomb, fer, bronze et or) exhumés sur le site sont en cours d’étude dans les laboratoires des institutions partenaires du projet (l’Université de Florence, de Liège et le laboratoire d’analyse archéométrique de Merano). En raison du grand intérêt archéologique de l’aire, qui est déjà recensée dans la liste des sites de l’UNESCO, la Surintendance des Biens Archéologiques de la Toscane, a décidé, en janvier 2008, d’insérer la villa d’Aiano-Torraccia di Chiusi et la vallée du torrent Foci (sur une étendue de dix hectares) parmi les sites de la région à protéger et à mettre en valeur.

 

 

Les découvertes de la campagne 2008 :

Tout comme la campagne de 2007, celle de 2008 a été riche d’enseignements. Elle a non seulement permis de vérifier la planimétrie de la pièce dite « salle trilobée », mais a également permis de comprendre les différentes fonctions qu’a revêtues la villa au fil du temps.  Elle a en outre révélé un mobilier riche et varié.

Les objectifs de la quatrième campagne de fouilles de la villa d’Aiano-Torraccia di Chiusi étaient les suivants : 1. la vérification de la planimétrie de la pièce dite “salle trilobée” identifiée en 2007;  2. la fin de la fouille du pavement en “ciment” de cette même salle;  3. l’étude préliminaire du pavement en ciment;  4. l’élargissement de la superficie de fouilles pour une meilleure compréhension de la syntaxe spatiale des différentes pièces de la villa.

  1. Nous sommes actuellement en mesure de confirmer l’hypothèse que nous avions émise en 2007, à savoir que la grande « salle trilobée » (une salle d’environ 120 m2 présentant comme plan un triangle dans lequel des exèdres circulaires se substituent aux angles) a été créée entre la seconde moitié du IVème et le début du Vème siècle ap. J.-C., époque à laquelle il a été procédé à la transformation d’une salle préexistante de plan central à six absides.  Lors de ce réaménagement des structures, trois des six absides originaires ont été détruites en alternance et remplacées par des salles quadrangulaires accessibles par une ample ambulatio polylobée circonscrivant la « salle trilobée ». Cette planimétrie, par ses articulations et ses caractéristiques monumentales, est peu fréquente. Parmi les espaces comparables à sa phase originale, on peut citer la salle octogonale de la villa de Cazzanello, près de Tarquinia, qui remonte au Vème siècle ap. J.-C. ou la salle d’accès au quartier thermal de la villa de Piazza Armerina, en Sicile, plus ou moins de la même époque.
  2. En outre, nous avons terminé la fouille du pavement en ciment à base lithique et à insertions de tesselles qui avait été identifié en 2007 sur plus des deux tiers de la superficie de la « salle trilobée ». Dans la partie mise au jour, la décoration est malheureusement lacunaire : c’est le long du profil des murs qu’elle est la mieux conservée, sous forme d’une bordure présentant des motifs de cercles et de losanges.  Cet état imparfait de conservation nous a toutefois autorisés à pratiquer un échantillonnage (ca. 25 x 25 cm) dans le pavement afin de mieux en comprendre les caractéristiques structurelles.  Le ciment se compose de deux strates : la première, posée à même la terre, est épaisse, tandis que la seconde est plus fine. Les deux couches sont constituées des mêmes composants : sable, cailloux de rivière, mortier et rares fragments de terre cuite. La superficie  présente des traces évidentes de lissage et une très fine pellicule de couleur rouge appliquée en guise de rubricatura.  Ce pavement ressemble donc formellement aux structures en cocciopesto, mais est sensiblement plus pauvre en matériel.  L’aspect décoratif montre également des anomalies : en effet, si les motifs sont issus du répertoire de la mosaïque contemporaine, la technique édilitaire du pavement se rattache à la tradition des ciments et s’adapte aux exigences et contingences locales.
  3. La salle se caractérise par un pavement en « ciment » (opus signinum) décoré par insertion de tesselles composant des motifs géométriques et figurés. Nous adoptons ici pour la première fois le terme de « pavement en ciment à base lithique » plutôt qu’opus signinum et ce, afin d’employer une terminologie correcte et homogène qui s’aligne sur les études en langue italienne (alors que d’autres, notamment les publications françaises, utilisent l’expression latine, conceptuellement moins correcte). Ce pavement se compose d’un agrégat de chaux mélangée à du sable fin, à du gravier et à quelques éclats de briques rouge orange ou rouge brique. Des tesselles en pierre (calcaire ?) de couleur noire, parfois blanche, ont été insérées dans cet agrégat qui, sans être particulièrement compact, a vraisemblablement été damé par battage. Ces tesselles sont de forme approximativement quadrangulaire et mesurent environ un centimètre de côté.  L’appareil décoratif, relativement complexe, se subdivise en plusieurs zones décoratives : les trois exèdres, le tapis central et les deux zones de raccord entre l’aire centrale, les absides et les murs. La bordure externe, qui suit le périmètre des structures de maçonnerie, est décorée d’une double ligne de tesselles et prend l’aspect d’une ligne dentelée (dentelures de 2 x 3 ou parfois de 4 tesselles) au niveau de l’abside nord-ouest. Cette bordure délimite le tapis central de forme rectangulaire, dont la décoration consiste en un réseau de bandes curvilignes et de lunettes. Une décoration de type géométrique, basée sur une répétition de figures curvilignes et rectilignes, comble la portion située entre le tapis central et le périmètre triangulaire des murs de la salle, dans une fonction évidente de remplissage. La décoration des exèdres est totalement différente.  Dans l’exèdre sud, qui permet l’accès à la salle par ses deux entrées à marches descendantes et qui communique avec une pièce surélevée (le vestibule), un rectangle est inscrit dans un arc de cercle. A l’intérieur de ce rectangle, l’espace est articulé en une composition isotrope de motifs répétés, associant octogones réguliers et rectangles. Cette composition se poursuit jusqu’aux limites du périmètre du rectangle inscrit, déterminant des motifs incomplets puisque coupés par les côtés de la figure circonscrite. Dans l’exèdre ouest, l’arc de cercle, toujours au profil dentelé, renferme une bordure ornée de sinusoïdes entrelacées (guilloche), non tangentes à l’arc de cercle. Au centre de cette exèdre, le pavement présente un kantharos d’où fleurissent des sarments végétaux stylisés.  Pour l’abside est, voir ci-dessus. La donnée chromatique du pavement est importante et a été révélée par une première analyse technique.  En diverses zones du ciment, des traces de la rubricatura antique sont encore évidentes. Elles attestent que la rubricatura y était largement appliquée. Toutefois, le long du profil et des tesselles, elle est souvent combinée à une ligne picturale continue (large de plus ou moins un centimètre) de couleur foncée. L’association de la technique picturale et de la mosaïque (fondée sur la couleur foncée des tesselles et de la ligne de peinture) donne à la décoration un meilleur résultat sur fond rouge, une meilleure consistance visuelle et une réduction des coûts d’exécution grâce à la diminution du nombre de tesselles nécessaires, substituées par une réalisation picturale impressionniste. Excepté une ample lacune qui a touché la superficie des zones centrale et nord de la salle sur plusieurs mètres carrés et qui a emporté les tesselles, la structure du pavement pourrait sembler être en relativement bon état de conservation. Néanmoins, elle ne l’est pas. Elle montre des signes clairs de dégradation que nous avons tentés de contenir en recouvrant intégralement le ciment en suivant les prescriptions les plus récentes en termes de conservation de mosaïques.

4.             L’élargissement de la fouille a porté l’aire investiguée à environ 1000 m2. C’est encore insuffisant pour comprendre d’éventuels rapports spatiaux avec d’autres structures caractéristiques des implantations du genre, tels les péristyles et quartiers thermaux.  L’avancement des recherches a cependant établi que, au cours des VIème et VIIème siècles ap. J.-C., différents ateliers de production se sont installés dans les salles de la villa. Cette filière productive est pour l’instant uniquement comparable à celle fouillée à la Crypta Balbi de Rome, remontant au VIème s. ap. J.-C.). Le site semble se transformer en une véritable carrière à ciel ouvert d’où l’on pouvait extraire marbres, métaux et même recycler le verre en refondant les centaines de milliers de tesselles en pâte de verre qui décoraient les parois de certaines pièces les plus luxueuses. La découverte d’artéfacts semi-travaillés en verre et en bronze laisse supposer un système de réemploi des matières premières pour un usage et un marché plus vaste que le contexte local. Les nombreuses analyses archéométallurgiques en cours, associées à une étude ponctuelle du territoire, devraient vérifier ces hypothèses.

 

Mobilier archéologique :

Le mobilier joue un rôle important, tant dans l’étude du contexte archéologique que dans la reconstitution du cadre historique de la vie du site. Le matériel mis au jour tout au long de ces deux dernières campagnes (2007-2008) fournit des pistes interprétatives intéressantes et permet notamment de comprendre les structures artisanales de la villa pendant sa phase finale d’occupation. La découverte d’un fourneau à céramique dans l’une des pièces de la villa, de même que l’étude morphologique et archéométrique de deux classes céramiques, la céramique « grossière » et la « verniciata di rosso » (une imitation locale de la sigillée africaine), sont les témoins de l’activité artisanale qui s’est développée dans la Toscane méditerranéenne des  VIème et VIIème siècles ap. J.-C.

Les fouilles ont également mis au jour de la sigillée africaine à estampilles, des lampes à l’huile de production médio-orientale (et aussi des reproductions locales) et des amphores, surtout des spatheia orientaux.

En outre, de nombreux fragments de marbre ont été exhumés au cours de la campagne de fouilles 2008. Ils témoignent de l’abondance des matériaux édilitaires. D’une grande richesse, les pierres qui constituaient la décoration architectonique et les élévations proviennent de différentes régions de la Méditerranée. On observe notamment du :

1.     Marmor Scyrium, de l’île de Scyros (mer Égéenne) ;

2.     Marmor Carystium, de l’île d’Eubée ;

3.     Fior di Pesco, provenant des environs d’Erétrie (Eubée) ;

4.     Marmor Numidicum, de Simitthus/Chemtou (Algérie) ;

5.     Granit rouge de Syène/Assouan (Egypte) ;

6.     Marmor Lunense, de Luna/Carrare (Alpes Apuanes, Italie) ;

7.     Marmor Lacedaemonium, de Kokreai (Laconie, Grèce) ;

8.     Marmor Proconnesium, de la Mer de Marmara (Turquie).

Un nombre important de ces fragments de marbre provient de pavements non conservés ou de revêtements pariétaux constitués de plaques de marbre ou d’incrustations polychromes, formant de véritables marqueteries marmoréennes, appelées opus sectile en latin. Cette décoration est caractéristique des résidences les plus riches de l’empire. 

Un riche mobilier a également été découvert sur le site d’Aiano-Torraccia di Chiusi : des objets en bronze comme des petites cloches (tintinnabula) ; des pièces (les pièces identifiables datent de l’époque de Marc Aurèle à celle de Valentinien I) ; des boucles de ceinture (de typologies romaine, germanique et byzantine) ; des objets en os comme des boucles de ceinture ou des peignes et d’autres en corne de cervidé. La majorité de ce matériel semble avoir été fabriqué in situ. Les fouilles ont en effet mis au jour des objets semi-travaillés et des objets habituellement attestés en contexte funéraire, alors qu’aucune tombe n’a été identifiée sur le site. Ces objets en bronze, en os ou en corne, étaient peut-être réalisés dans les ateliers de la villa pour un marché régional.

 

 

Phasage chronologique de la villa :

Les évidences archéologiques mises au jour au cours de ces deux dernières campagnes 2007-2008 trahissent une transformation, une métamorphose de l’aspect, de la planimétrie et des fonctions de la villa au fil des siècles.

- Origine de la villa : d’après la planimétrie, les techniques du bâti et les vestiges céramiques présents au niveau de la fondation des murs, la villa daterait de la fin du IIème – début du IIIème s. ap. J.-C. La présence de matériel archéologique étrusco-hellénistique (IVème-IIIème s. av. J.-C.) dans les stratigraphies de la villa montre toutefois une continuité de vie plus ancienne sur le site. La compréhension de la dynamique de vie du site devra être approfondie grâce aux données que les futures campagnes de fouilles fourniront.

- Restauration de grande envergure dans le quartier d’otium : fin du IVème – début du Vème s. de notre ère. Ces travaux prévoient la transformation de la planimétrie de la salle, devenue trilobée, et l’installation du pavement en « ciment » et tesselles de mosaïque.

- Abandon de la salle d’otium : fin du Vème – début du VIème s. de notre ère. La salle est  dépouillée de sa décoration architectonique en plaques et marqueterie de marbre. Laissée à l’abandon, elle tombe rapidement en ruines.

- Refonctionnalisation d’une partie de la villa en ateliers artisanaux : VIème – VIIème s. de notre ère. La zone adjacente à la « salle trilobée » perd sa fonction résidentielle et est transformée en laboratoires pour la production d’artefacts en bronze, fer, plomb, verre, os et corne.

- Abandon de la villa : moitié du VIIème s. de notre ère.

- Réoccupation de la villa, déjà en ruines, par des personnes qui parcellisent les locaux et les habitent avec leur bétail (stratigraphie qui présente des couches importantes de dark earths): phénomène de squatting au VIIIème siècle.

 

Perspectives futures

Les quatre campagnes 2005-2008 ont confirmé la richesse et l’importance du site d’Aiano-Torraccia di Chiusi dans la compréhension de l’Etrurie des époques romaine et médiévale. Les données recueillies jusqu’à présent montrent une fouille d’un grand intérêt tant par la qualité que par la quantité du matériel exhumé. La superficie actuellement fouillée représente un dixième de l’extension totale de l’aire bâtie, estimée à un hectare. En 2008, la fouille de la grande ambulatio polylobata (un couloir curviligne composé de cinq grands lobes et d’un vestibule monumental situé au Sud) qui entoure la « salle trilobée » a révélé une structure dont le plan est comparable à ceux des grandes villae de l’Antiquité tardive, telle que la villa du Casale à Piazza Armerina (Sicile), la villa de Cazzanello à Tarquinia (Latium) ou la fameuse domus des Sept Salles sur l’Oppio à Rome. La stratégie de la fouille extensive porte donc ses fruits. Le plan du quartier central de la villa vérifié, une nouvelle campagne devra notamment aider à comprendre plus en profondeur la phase finale de vie du site. Les ateliers artisanaux (officinae) identifiés doivent être étudiés au moyen d’une fouille micro-stratigraphique dans le but de récupérer le plus de données possible concernant, par exemple, les techniques métallurgiques adoptées dans l’Italie du VIème s de notre ère. C’est donc à ces deux fins principales, l’avancement de la fouille dans le quartier artisanal et la réalisation d’analyses archéométallurgiques, que nous postulons au montant de 15000,00 euros.

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